Les présentations qui restent en mémoire ne décrivent pas des fonctionnalités. Elles racontent quelque chose. Un problème qu’on reconnaît, un parcours qu’on suit, une résolution qu’on attendait sans le savoir.
Quand une présentation fonctionne vraiment, l’auditoire ne retient pas les slides, il retient l’histoire.
C’est ce mécanisme que le storytelling cherche à reproduire, et il s’applique aussi bien à un pitch d’investisseurs qu’à une soutenance commerciale.
Qu’est-ce que le storytelling ?
Le storytelling, ou communication narrative en français, est l’art de structurer un message sous forme de récit pour provoquer une réaction émotionnelle plutôt que rationnelle. C’est une façon de travailler avec la manière dont le cerveau traite l’information.
Notre cerveau fonctionne en couches. Le cerveau reptilien gère la survie et les réponses réflexes. Le système limbique traite les émotions et la mémoire. Le cortex préfrontal, lui, raisonne, analyse, compare. Le problème des présentations classiques, c’est qu’elles s’adressent presque exclusivement au cortex, avec des arguments, des chiffres, des listes, alors que c’est le système limbique qui décide si une information mérite d’être retenue. Un bon storyteller parle aux trois niveaux à la fois : il ancre le récit dans quelque chose de connu, suscite une émotion, puis offre un argument rationnel qui vient confirmer ce que l’auditoire a déjà commencé à ressentir.
Pourquoi le storytelling fonctionne mieux qu’une liste d’arguments
Un fait s’oublie. Une histoire se retient. Cette asymétrie n’est pas anecdotique : des études sur la mémorisation montrent qu’un auditoire retient environ 70 % d’une histoire contre moins de 10 % d’une présentation structurée en bullet points classiques. Quarante-huit heures après une présentation, ce qui subsiste n’est presque jamais un chiffre ou un argument précis. C’est une image, une situation, parfois une phrase.
L’exemple le plus cité dans les cours de communication est le père Noël de Coca-Cola. La marque n’a pas expliqué pourquoi son produit était bon. Elle a créé un personnage, installé une atmosphère, ancré une émotion dans une époque de l’année. Le résultat est une association mentale tellement forte qu’elle a survécu à des générations de changements marketing.
Dans le contexte des présentations professionnelles, le même principe s’applique, mais plus discrètement. Un pitch investisseur qui commence par la traction et les projections financières laisse l’auditoire dans une posture analytique froide. Le même pitch qui commence par l’histoire d’un fondateur confronté à un problème réel, puis amène les chiffres comme la preuve que la solution fonctionne, crée d’abord une adhésion, ensuite une conviction. Pour réussir votre pitch, la séquence narrative compte autant que le contenu.
Les deux structures narratives à connaître
Deux modèles théoriques se sont proposés dans la littérature narrative et tous les deux ont des applications directes en présentation professionnelle.
Schéma narratif « classique »
Le schéma narratif classique, issu des travaux de Vladimir Propp sur les contes populaires, suit une logique chronologique : une situation initiale stable, un élément qui vient la perturber, des péripéties, un dénouement, puis une nouvelle situation. C’est le modèle du récit qu’on reconnaît instinctivement parce qu’il structure la plupart des histoires entendues depuis l’enfance.
Schéma narratif « actantiel »
Le schéma actantiel, développé par Algirdas Julien Greimas, raisonne différemment. Plutôt que de suivre un déroulé temporel, il distribue des rôles : un héros (sujet), une quête (objet), des alliés (adjuvants), des obstacles (opposants) et quelqu’un qui bénéficie de la résolution (destinataire). Sa force tient à l’identification émotionnelle qu’il génère, parce qu’il nomme clairement qui cherche quoi et contre quoi.
| Schéma narratif classique | Schéma actantiel | |
|---|---|---|
| Logique | Chronologique | Par rôles et relations |
| Structure | Situation initiale → Élément perturbateur → Péripéties → Dénouement → Situation finale | Héros / Quête / Adjuvants / Opposants / Destinataire |
| Adapté pour | Présentation de projet, pitch d’entreprise | Présentation commerciale, pitch deck investisseur |
| Point fort | Clarté du déroulé pour l’auditoire | Identification émotionnelle forte |
Pour une présentation de projet interne ou un rapport d’activité, le schéma narratif classique convient bien : il suit le fil du temps et facilite la compréhension d’un déroulé. Pour une présentation commerciale ou un pitch deck, le schéma actantiel est souvent plus efficace parce qu’il permet de positionner le prospect comme protagoniste dès les premières slides.
Comment construire le storytelling de votre présentation
La logique de construction suit un ordre précis et c’est là que beaucoup de présentateurs font leur première erreur : ils commencent par leur solution alors qu’il faut commencer par l’émotion visée. Définir ce qu’on veut faire ressentir avant de choisir ce qu’on va montrer change entièrement la façon de structurer les slides.
1. Définir ce que votre auditoire doit ressentir
La bonne question n’est pas « que doit comprendre mon auditoire ? » mais « que doit-il ressentir à la fin de cette présentation ? ». Confiance, urgence, curiosité, soulagement : le choix de l’émotion visée oriente tout le registre narratif. Une présentation qui vise la confiance se construit différemment d’une présentation qui cherche à créer un sentiment d’urgence, même si le contenu de fond est identique.
2. Choisir votre personnage principal
Dans une présentation B2B, le héros est rarement l’entreprise qui présente. C’est presque toujours le client ou le prospect. Cette nuance change radicalement la façon d’organiser les slides : au lieu de lister ce que vous faites, vous décrivez la situation dans laquelle se trouve votre interlocuteur. Quand le prospect se reconnaît dans le protagoniste de la narration, l’adhésion suit naturellement, sans effort de conviction supplémentaire.
3. Construire la tension narrative
La tension narrative correspond au problème que l’auditoire reconnaît comme le sien. Plus la description de ce problème est précise et concrète, plus l’attention est captée. Un problème formulé en termes trop génériques ne touche personne. Un problème formulé en termes reconnaissables, par exemple « vous passez deux heures à préparer un reporting que votre direction lit en trente secondes », fait lever la tête.
4. Amener la résolution au bon moment
La solution arrive comme réponse naturelle à la tension, pas comme un argument de vente posé trop tôt. Si la résolution précède l’installation de la tension, l’auditoire n’a aucune raison émotionnelle de s’y intéresser. Il l’évalue rationnellement, compare, objecte. Si la solution arrive après que la tension est bien posée, elle répond à quelque chose que l’auditoire ressentait déjà.
5. Soigner l’ouverture et la fermeture
Ce sont les deux moments les mieux mémorisés, parce que l’attention est maximale en début de présentation et l’effet de récence amplifie tout ce qui est dit en dernier.
Les praticiens de la narration visuelle parlent de bookend structure : la dernière slide fait consciemment écho à la première, une image reprise, une formulation inversée, un personnage retrouvé, ce qui donne au deck un sentiment d’unité et de complétude sans qu’on ait besoin de l’expliquer.
L’ouverture de présentation ancre l’histoire, la fermeture la referme proprement. Ces deux moments méritent autant de soin que le contenu central, souvent plus.
Storytelling et slides : ce qui change concrètement
Appliquer le storytelling à une présentation ne revient pas à écrire une histoire à la place des slides. C’est d’abord une question de rythme : chaque diapositive correspond à un moment précis de la narration et l’enchaînement entre les slides doit respecter la progression du récit.
Une slide surchargée de texte ne rompt pas seulement les règles habituelles sur le nombre de mots par slide : elle rompt le rythme narratif. L’auditoire lit pendant que le présentateur parle, perd le fil de l’histoire et la tension construite en amont s’effondre.
À l’inverse, certains moments d’une narration appellent une slide “statement”, c’est-à-dire une slide réduite à une affirmation nette, quelques mots qui font tout le travail, sans données, ni développement. Ce format, peu courant en entreprise, est précisément efficace parce qu’il tranche avec le reste du deck : il signale que quelque chose d’important vient d’être posé. Visuellement, la cohérence entre ce qui est montré et ce qui est dit joue le même rôle que la mise en scène dans un film.
Une image qui évoque l’émotion visée, plutôt que de l’illustrer, participe littéralement à la narration. Une image générique de stock la dilue.

Storytelling selon le type de présentation
La structure narrative de base reste la même quelle que soit la présentation, mais le registre émotionnel, le choix du héros et les preuves attendues varient selon le contexte.
Storytelling pour pitch deck
Dans un pitch deck investisseur, le héros est souvent le fondateur ou l’équipe, et la tension est le problème de marché non résolu. La narration doit donner envie de croire à l’histoire avant de convaincre par les chiffres. Un investisseur qui n’est pas entré dans le récit lira les projections financières comme un exercice comptable. Un investisseur qui croit à la mission les lira comme la confirmation d’une intuition.
Storytelling pour uen présentation commerciale
Dans une présentation commerciale, le héros est le prospect lui-même. La tension correspond à sa problématique métier, formulée avec une précision suffisante pour qu’il se reconnaisse dedans. L’efficacité tient moins à la qualité de l’offre qu’à la justesse de la description du problème : si le prospect pense « c’est exactement ma situation », le reste de la présentation coule de source, parce qu’il cherche déjà la résolution.
Storytelling pour un appel d’offres
La soutenance d’appel d’offres obéit à une logique différente sur le fond, pas sur la forme. La narration doit convaincre un jury et le registre est plus sobre qu’un pitch de startup. Mais la structure reste identique. Ce qui change, c’est que la résolution doit être étayée par des preuves concrètes, références, méthodologie, livrables, parce que l’émotion qu’on cherche à susciter ici est la confiance, et la confiance se construit avec des faits, pas avec des promesses.
Les formats qui portent le storytelling
La vidéo offre le plus de richesse narrative : elle combine image, son, rythme et voix, et peut accompagner une présentation ou en constituer une à part entière. Elle mobilise aussi le plus de ressources à produire. Une vidéo mal construite narrativement est plus dommageable qu’un texte plat, parce que les attentes sont plus élevées.
L’image seule peut raconter si elle est bien choisie. Une photo qui montre une situation plutôt qu’un concept, un visage plutôt qu’une icône, crée une connexion émotionnelle immédiate. L’erreur classique est d’utiliser des visuels décoratifs qui n’ajoutent rien au récit, voire qui en diluent la tension.
Le texte exige une écriture soignée pour maintenir le rythme. En présentation, cela signifie des phrases courtes, un vocabulaire précis et l’absence de tout ce qui ralentit la lecture sans ajouter de sens. L’oralité du présentateur et la lecture silencieuse de l’auditoire doivent pouvoir coexister, ce qui est impossible si les slides sont rédigées comme des notes de briefing.
En 2025, les tendances qui se confirment pointent vers des formats courts et sans filtre. Les auditoires, y compris en contexte professionnel, sont de plus en plus sensibles à une forme d’authenticité dans la narration : montrer les coulisses d’un projet, assumer les difficultés rencontrées, choisir la transparence plutôt que le vernis, retient mieux l’attention qu’une communication lissée.
Ce qui fait échouer un storytelling en présentation
L’erreur la plus fréquente est de présenter la résolution avant que la tension soit installée. Montrer la solution dès la deuxième slide, c’est demander à l’auditoire de s’y intéresser sans lui avoir d’abord donné une raison émotionnelle de le faire. Le deuxième écueil est un héros mal choisi : une présentation commerciale qui parle de l’entreprise en première personne pendant vingt minutes rate le moment où le prospect aurait pu se reconnaître dans le récit. Troisième problème récurrent, un registre narratif inadapté à l’auditoire : trop émotionnel devant un jury technique, il crée une méfiance plutôt qu’une adhésion ; trop froid dans un pitch en levée de fonds, il laisse les investisseurs indifférents à l’histoire. Enfin, les présentations qui saturent les premières slides de données saturent aussi l’attention avant que la tension ait eu le temps de s’installer : les chiffres ont plus de force quand ils arrivent comme preuves d’une résolution que comme contexte d’introduction. Pour approfondir les ressorts d’un pitch convaincant, ces mêmes principes s’appliquent à la construction de chaque séquence argumentative.
Si vous voulez voir comment ces principes se traduisent dans des réalisations concrètes, les présentations Praesens illustrent chaque étape, de la trame narrative jusqu’à la slide finale.